1800 km à pied sur le chemin de Compostelle : tunnel de lumière dans l’espace-temps reliant l’Homo Internetus aux pèlerins du temps de Charlemagne.
« Ta tête ne sait pas où tes pieds conduisent ton cœur. Marche ! ». Je n’ai pas encore compris tout ce qui c’était passé, comment ce simple chemin de terre et de poussière pouvait à ce point transformer radicalement l’existence et l’éclairer en lui donnant du sens. Pourtant, j’ai cheminé dans le monde, vu du pays, vécu des rencontres. Radical.
Ce chemin dont je parle – le « Camino » - est celui qui part de la porte même de la maison – oui de chez vous - où sont entassés habitudes, confort et sécurité, Internet haut débit, wifi et lit douillé, laissant une femme aimante mais perplexe, des enfants amusés et des amis incrédules. Très vite il rejoint un sentier, puis un GR, balisé par des volontaires. Il traverse les plus beaux paysages de France et de Navarre, de Castille et de Galice, des villages chargés d’histoire, bastions de la Chrétienté. Premier panneau « Saint Jacques 1631km ». Ensuite c’est « tout droit », en se laissant guider par les coquilles, ajustant ses pieds dans ceux des millions de pèlerins répondant à ce même appel de Saint Jacques vers la ville bâtie autour de ses reliques : Santiago de Compostela.
Tout droit et calme ; pur, paisible, beau. L’opposé de la télé, des villes et des centres commerciaux. La traversée de collines obligeant à se frayer un passage au milieu des genets dont les caresses sont meilleures que du vin, tels des lis dans la vallée qui nous embrassent à pleine bouche. Ce chemin est un parfum répandu, sa couche verdoyante : c’est la chambre du Roi !
Le tempo s’installe. La marche rythme doucement les heures, les jours, les semaines, rythmant le corps, puis les pensées qu’elle nettoie ; l’esprit devenant magiquement calme, transparent, puis lumineux. Les pensées s’arrêtent. Le cœur lui-même malaxé par ces millions de pas priants retrouve sa pureté d’origine ; il s’ouvre à la création caressée des pieds, puis au Créateur qu’on hume partout, depuis ces étendues de jonquilles de l’Aubrac aux Pyrénées de Roland de Roncevaux, depuis les cigognes de Logroño, le désert de la Meseta aux forêts d’eucalyptus en Galice.
Il y a toujours une raison pour être sur CE chemin. Chacun a la sienne, qu’il le sache ou non. Chacun son Camino. Religieux ou non : de même qu’on peut rentrer dans une cathédrale sans être croyant, on peut porter le sac de sa vie sur le chemin de St Jacques sans savoir vers qui on marche. La pudeur avec laquelle on se dit « randonneur » en partant de chez soi s’estompe vite, comprenant qu’on y est humblement pèlerin ; en pèlerinage sur terre.
« Tu es né pour la route. Marche ! ». Pas à pas, le chemin se fait intérieur. « Tu as rendez-vous ; avec qui ? Marche ! ». Le chemin de terre se transforme subrepticement en chemin de foi, chemin de lumière. « Rendez-vous avec toi, peut-être ? Marche ! ». Il mène irrésistiblement à ce puit de lumière caché bien profond en tes abîmes. « Tes pas seront tes mots, ton chemin ta chanson, ta fatigue ta prière. Marche ! » Et lui cheminera avec toi.
« Puissent les ampoules éclairer ton chemin » me lança joyeux ce vieux pèlerin au cou buriné. J’ai progressivement compris ses mots dans ma chair, lorsque les pieds, transformés en œdème, la voûte plantaire affaissée, et les tendons inflammés me forçaient à marcher ridiculement en sandale, jetant mes chaussures tortionnaires. Les infirmières « par hasard » présentes dans ma chambre le soir de cette première tendinite m’ouvrent les yeux sur la notion de « Providence ».
Omniprésente sur le chemin, mystérieusement, quotidiennement. Elle s’occupe de tout, très délicatement, et tous les jours, y compris des détails… abandon de mes certitudes cartésiennes. Tout prend un sens, progressivement, dans les rencontres, les lieux, la beauté, les signes. L’apprentissage du détachement, de la perte de contrôle pour s’en remettre à Celui qui organise ce chemin.
« Donne ce que tu veux, ou Prends ce dont tu as besoin ». L’inscription en Espagnol sur la caisse ostensiblement ouverte et sans surveillance à l’entrée de la chapelle de Grañon – là même où on fait sécher ses chaussettes dans le clocher - en dit long sur la notion de l’Hospitalité du chemin ; et sur le respect qu’en ont les pèlerins. « Ce que vous possédez vous possède. »
« Bonsoir ! Pose ton sac ! Tu veux un verre d’eau ? ». L’hospitalité donne son âme à ce chemin – car oui ! il s’agit d’un chemin vivant, auto-organisé, dont la colonne vertébrale est cette chaîne d’hospitaliers donnant aux pèlerins ce qu’ils ont autrefois reçu eux-mêmes, partager ces instants de grâce, ou raconter les yeux humides de joie leur propre conversion sur le chemin. Fidèles à Matthieu10,40 « Celui qui vous accueille m’accueille moi-même ».
Juste après Pampelune, avec Jérémie mon frère du chemin, la longue ascension de l’Alto de Perdon, exposée en plein soleil ,débouche sur la première stèle, sur le bord du chemin, portant une croix, et la photo du pèlerin mort à cet endroit là. On s’arrête d’émotion. La croix est couverte de fleurs, de mots, de chapelets, de cailloux, de foulards. Tous les jours ensuite, on croisera des stèles identiques. C’est un chemin de vie ! Et celui qui vit prend le risque de mourir… même au XXIème siècle orgueilleux dont la technique maîtrise tout, et dont les assurances nous prennent en charge.
Je ne m’étais pas rendu compte, avant de partir, à quel point certaines personnes étaient participantes à ma démarche : « Tu prieras pour moi » « Tiens, c’est ma croix, porte là autour du cou ». « Emmène pour moi une petite peluche dans ton sac » « Je viendrai marcher avec toi »… Etonnant ! Les rencontres du chemin aussi… cet enfant de 9 ans, orphelin de père, qui m’offrit son dessin à déposer sur la tombe de Saint Jacques, portant son écriture scolaire « pour que mon papa ne soit pas triste au paradis ».
Le « Monte do Gozo »… juste avant Santiago… l’indescriptible « joie suprême »… tant d’innombrables instants de plénitude, de larmes de joie, versées depuis des siècles à la vue des clochers de Santiago par ces vagabonds mal-odorants aux pieds meurtris qui me ressemblent étrangement. Tout se passe ensuite comme dans un rêve. Cette ville inconnue où je suis plus chez moi que chez moi, où je croise dans chaque ruelle, dans chaque bar, un ami « Tu es là, toi ? Comment va ton genoux ?» Embrassades. Pleurs. Francis, diacre, concélébrant l’Eucharistie dans l’immense cathédrale dédiée à l’apôtre, la messe de sa vie. Marielle, rayonnante : « Je ne comprends pas ce qui m’est arrivé… avant, je ne m’aimais pas… « on » a allumé la lumière, en moi, un soir à l’étape… « ça » m’est tombé dessus d’un coup… maintenant je rayonne… je vois la lumière qui sort de moi…je peux la toucher, presque ». Le chemin guérit. Le mot juste, pour elle, est « transfigurée », je crois.
Ultreïa !
Amitiés à Jéremie, André, Christine, Caroline, Jena, Francis, Jacques, Verena, Louis-Marie, Jean-Claude, Gwen, Ida, Miranda, Donald, Pam, François, Jean-Pierre, et ces dizaines d’autres pèlerins venus du monde entier qui me sont restés frères...